Souffrance au travail, violences sexistes et sexuelles au travail : maintenant, il faut regarder la réalité en face ! L’analyse du questionnaire diffusé par la CGT Educ’action en administration centrale dresse un constat accablant : 69,5% des répondant-e-s signalent au moins un fait de violence à caractère sexiste ou sexuel.
Vous avez été 164 agents de l’administration centrale à répondre au premier questionnaire sur les violences sexistes et sexuelles au travail (VSST) jamais administré auprès des agents des services centraux des ministères de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la recherche, de la jeunesse et des sports.
Lancé le 4 mars 2026, en prévision de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes du 8 mars 2026, ce questionnaire visait à objectiver une réalité trop souvent invisibilisée, et donc tue. Nous vous remercions sincèrement pour votre participation. Merci à toutes et tous d’avoir pris la parole.
Ainsi, vous êtes 164 agent·e·s à avoir répondu à notre enquête, soit près de 4% (sur un périmètre de 4 116 agents représentés au CSA au 1er janvier 2026). Pour un questionnaire volontaire portant sur des sujets sensibles, ce taux n’est pas anodin : c’est 1 agent sur 25 qui a pris le temps de témoigner.
Or, derrière chaque statistique que nous vous présentons aujourd’hui, il y a une situation de travail, une parole, parfois une souffrance. Il y a des carrières souvent brisées, des arrêts maladie ou des mobilités contraintes. Il y a aussi des collègues qui se taisent pour continuer à travailler, d’autres qui partent pour se protéger et surtout, des personnels placés dans des situations où ils doivent supporter l’insupportable.
Nous publions aujourd’hui l’analyse complète des réponses, accompagnée d’une synthèse de 4-pages, afin que chacune et chacun puisse prendre connaissance des données recueillies, car ces chiffres sont les vôtres.
Et le constat est clair : 114 d’entre vous (soit 69,5%) signalent au moins un fait de violence à caractère sexiste ou sexuel, dont elles et ils ont été victimes ou témoins et ce, dans toutes les directions.
Il ne s’agit donc pas de quelques situations individuelles. Il s’agit d’un problème collectif de santé, de conditions de travail et de responsabilité de l’employeur.
En finir avec le syndrome du « tout le monde sait » !
Les résultats que nous vous adressons montrent bien que ce que vous vous vivez n’est ni une impression, ni une rumeur. C’est une réalité aujourd’hui objectivée et malheureusement partagée au sein de toutes les directions.
Souvent les collectifs de travail savent, mais qui agit pour faire cesser la situation ? C’est peut-être là le plus inquiétant, car le scénario est malheureusement connu.
Nous savons qu’un comportement pose problème. Nous savons qu’un agent ou une agente est en difficulté. Nous savons qu’une personne multiplie les propos sexistes, les humiliations, les pressions ou les comportements déplacés. Nous savons qu’un management est toxique. Nous savons qu’un collègue est isolé. Nous savons parfois même depuis des années. Mais nous ne voulons pas de vagues.
Alors nous relativisons. « C’est son caractère. » « Il faut prendre du recul. » « Elle est peut-être un peu sensible. » « Ça a toujours été comme ça. » « Il ne faut pas mettre en difficulté le service. » « Attendons de voir. » « Il faudrait avoir des preuves. »
Et pendant ce temps-là, la personne concernée continue de subir. C’est exactement le mécanisme que les mouvements #MeToo ont contribué à mettre en lumière : le silence n’est jamais seulement celui de la victime. Il est aussi produit par un environnement qui sait, qui voit, qui entend… et qui choisit de ne pas intervenir.
Or le problème n’est pas d’ordre interpersonnel, il ne relève pas non plus d’un différend professionnel entre un auteur présumé et sa victime. Il nous concerne toutes et tous, et d’abord, il concerne l’administration qui a des obligations de protection et de sécurité à faire respecter.
Nos ministres ne peuvent pas dénoncer les violences au sein du milieu scolaire, universitaire ou dans le monde sportif et fermer les yeux dès qu’il s’agit de leurs propres services. Le paradoxe est devenu difficilement tenable.
L’institution affirme que l’École doit être un lieu sûr, protecteur et respectueux. Elle rappelle que les violences sexistes et sexuelles doivent être combattues et que les personnels victimes ou témoins peuvent utiliser des dispositifs de signalement.
Très bien.
Mais la première obligation d’une institution qui exige de ses agents qu’ils protègent les autres est de protéger ses propres agents.
Et les chiffres disponibles montrent que la question de la souffrance et des violences au travail ne peut pas être balayée d’un revers de main. En 2025, 6 228 saisines de la Médiatrice émanaient de personnels de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, soit 24% de l’ensemble des réclamations (contre 5 058 en 2024).
La ventilation publique de ces saisines ne permet toutefois pas d’identifier précisément combien concernaient les violences sexistes et sexuelles au travail. Plus largement, les données publiées récemment sur les signalements dans la fonction publique sont particulièrement préoccupantes : pour les ministères concernés, les signalements se comptent par milliers et, sur l’ensemble des saisines étudiées dans le prochain rapport de la direction générale de la fonction publique portant sur les discriminations et la diversité, cité par Acteurs publics, seulement 1% ont donné lieu à une sanction de l’auteur des faits, tandis que 10% ont abouti à une qualification avérée.
Bien évidemment, ces données nationales ne peuvent pas être transposées mécaniquement aux seuls agents de l’administration centrale. Mais elles posent une question simple : à quoi servent des dispositifs de signalement si, derrière le signalement, la protection, l’enquête et la sanction ne suivent pas ?
Nous refusons que l’administration centrale reproduise les mécanismes que nous avons déjà connus ailleurs. Dans le monde scolaire et périscolaire, comme dans d’autres institutions, des affaires ont régulièrement révélé la même mécanique : des signaux faibles, des alertes, des faits connus, des témoignages et puis un jour, l’affaire devient publique et tout le monde découvre soudain l’existence du problème.
Non.
Aujourd’hui, au vu des chiffres, la question n’est donc plus seulement de savoir. Il s’agit de savoir ce que l’administration fait de ce qu’elle sait et donc d’agir.
L’administration ne doit plus devenir une seconde épreuve pour les victimes.
Lorsqu’un·ecollègue subit des violences sexistes ou sexuelles, du harcèlement ou une situation de souffrance au travail et qu’elle alerte, elle se retrouve le plus souvent seule. À elle de signaler. À elle de témoigner. À elle de produire les éléments de preuve. À elle de supporter l’enquête. À elle de continuer à travailler. À elle de croiser éventuellement la personne mise en cause. À elle de gérer les conséquences sur sa carrière. À elle, enfin, de partir si la situation devient invivable…
C’est précisément ce que nous refusons.
La prévention des risques psychosociaux et la lutte contre les VSST ne peuvent pas reposer sur le courage individuel des victimes. Elles relèvent de l’obligation de protection de l’employeur qui doit accompagner, soutenir ces dernières en les aidant dans leurs démarches. Trop souvent, des victimes fragilisées se trouvent confrontées à une seconde épreuve : devoir faire face à l’institution.
Sur la base des résultats de notre enquête, nous demandons notamment à l’administration centrale :
- la présentation et la discussion des résultats de notre enquête dans les instances représentatives compétentes ;
- la formalisation d’une démarche afin de mettre en œuvre un diagnostic du risque professionnel VSST dans chaque direction avec un recensement par bureau ;
- la mise en place d’un véritable plan de prévention, doté de moyens et d’un calendrier ;
- une évaluation indépendante de l’efficacité des dispositifs de signalement existants ;
- la garantie d’une protection effective des victimes et des témoins ;
- des enquêtes administratives conduites avec impartialité et dans des délais raisonnables lorsque les faits le justifient ;
- des mesures conservatoires permettant réellement de protéger les personnes ayant signalé les faits pendant le traitement des situations ;
- la formation obligatoire de l’ensemble de la chaîne hiérarchique à la prévention et au traitement des VSS, du harcèlement et des risques psychosociaux ;
- une transparence accrue sur le nombre de signalements, leur traitement, les suites données et les sanctions prononcées ;
- et surtout, une politique qui protège les personnes avant de protéger l’image de l’institution.
- Car une administration qui communique sur la tolérance zéro mais laisse perdurer les situations problématiques finit par produire exactement l’inverse de ce qu’elle prétend combattre.
Nous ne voulons plus d’un énième plan de communication. Les mots sont connus. « Prévention. » « Écoute. » « Accompagnement. » « Tolérance zéro. » « Libération de la parole. » « Résilience », nous les avons suffisamment entendus.
Ce que nous voulons désormais, ce sont des actes, des moyens, des enquêtes, des protections et des sanctions disciplinaires à la hauteur de la gravité des faits lorsqu’ils sont établis. Parce qu’une institution ne se juge pas à la qualité de ses affiches sur l’égalité professionnelle, la santé mentale ou la prévention des risques psychosociaux. Elle se juge à la manière dont elle traite la personne qui ose enfin dire : « ce que je vis n’est pas normal ».
Notre enquête constitue un point d’appui. Pas une fin.
Nous continuerons à porter la parole des agent·e·s, à défendre celles et ceux qui subissent et à demander des comptes à celles et ceux qui ont la responsabilité de garantir leur sécurité et d’assurer leur protection.
Parce que se taire protège rarement les victimes. Parce que regarder ailleurs protège toujours le système. Et parce que ce qui fait souffrir l’un·e nous concerne toutes et tous.
La lutte contre les VSST n’est pas l’affaire des victimes, c’est l’affaire de toutes et tous.
Chacun·e de nous est concerné·e.